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Il a sonné trois…
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Chapitre I
livraison matinale
lors que le général Hiver
s’apprête à faire donner le gros de sa
troupe dans cette région bénie des dieux, non
sans avoir pris soin de tirer au préalable une salve
d’avertissement, trois flocons qui tombèrent sur
la tour lanterne de la Cathédrale, tout est calme et
tranquille dans cette modeste bourgade surplombant le lac
recouvert de brume et figé par le froid. A la faveur
d’un quatrième flocon qui atterrit fort à
propos sur le nez en forme de lycoperdon du
préposé aux chemins, des mesures urgentes sont
prises: le gros de la brigade antiflocons est mis en
état d’alerte maximale et placé aux
endroits stratégiques.
Armés de balais aux longs manches
et de pelles carrées, sac à poil sur le dos, les
hommes aux larges chapeaux violets auscultent le ciel
d’encre où se rassemblent de lourds nuages qui
encerclent la ville et commencent à décharger
leur cargaison floconneuse. En moins de temps qu’il
n’en faut à un gendarme pour verbaliser un coche
mal parqué, la ville a passé une robe de
mariée sur son ordinaire de grisaille et les hommes de
la brigade communale se transforment en de redoutables
bonshommes de neige à la trogne luisante.
Enfin une bonne surprise pour les
habitants qui se plaignent à longueur
d’année sans défatiguer qu’il ne se
passe rien ou pas grand-chose dans ce foutu patelin! Les moins
douillets sont les premiers à profiter du coup
d’œil et à réaliser l’ampleur du
phénomène naturel dont la soudaineté a
laissé sans voix les services de
météorologie. Prélude au retour à
la barbarie des temps anciens, Lausanne ressemble,
n’était-ce l’alignement des iglous, à
un village lapon, maisons et kiosques, voitures et camions,
fiacres et diligences sont des taupinières
géantes, la Cathédrale et le Château des
séracs menaçant de s’écrouler sur la
Cité, alors que le couloir du Petit-Chêne file sur
la gare tel un châble de débardage du Jura. Perdu
dans ce grand désert blanc, le laitier a choisi de faire
sa tournée pedibus cum
jambis, clochette dans une
main et bâton de trappeur dans l’autre, le dos
courbé sous le poids de la boille au puisoir
tintinnabulant.
Faisant fi de ces conditions hivernales
extrêmes, le traîneau attelé de la maison
Boissec SA stationne devant le Café Romand, toutes
bâches relevées, et deux hommes
s’apprêtent à en décharger le fret,
une bonne vingtaine de fûts de Calamin Premier Cru
Classé. Le cocher, un nabot maigrichon à la panse
rebondie, dessine des croix sur un bon de commande à la
lueur vacillante d’un briquet, chassant rageusement les
gros flocons velus qui se posent en dansant sur la feuille pour
y laisser leur empreinte humide. Remisant le crayon sur
l’oreille, il désigne du menton à
l’intention de son collègue la vingtaine de
tonneaux et la direction à prendre. Aussitôt la
masse trapue d’un colosse surgit de l’ombre entre
les deux chevaux fumants, se hisse sur le pont du char, dispose
les tonneaux sur le bord puis les fait glisser entre ses deux
bras puissants le long du tablier de cuir noir pour les aligner
d’une chiquenaude devant l’escalier sombre qui
descend à la cave.
Roulement de tonnerre. Les tonneaux
disparaissent un à un sous la voûte de la salle
à boire, dénombrés par le gnôme
ventripotent dont l’activité gesticulatoire et
oratoire accompagne chacun des allers retours de l’aide
livreur:
– Remue-toi, lui braille-t-il au
passage, il reste encore deux voyages!
Précédé d’un
porte-lanterne, un équipage de douze chevaux
attelés brassant la neige jusqu’au poitrail
débouche sur la place Saint-François, tirant le
triangle communal dans un concert de jurons, de claquements de
fouets, de hennissements, soulevant des gerbes de neige qui
étincelle à la lumière des
réverbères. L’attelage s’arrête
à la hauteur du Café Romand, première
halte obligée, pour laisser souffler les chevaux et
réchauffer les hommes qui investissent la salle à
boire raclant des bottes et claquant des chapeaux.
Comme d’habitude à cette
heure matinale, l’endroit résonne du tumulte des
conversations, du sifflement de la bouilloire, du tintement des
cuillères dans les verres à pied. Postiers,
hommes du triangle, gendarmes, conducteurs de tram, ils sont
là attablés, trempant des morceaux de pain dans
le café brûlant, les mains rougies par le froid.
– Quel tas de neige! Jamais
ça vu...
– Elle va pas tenir...
– Oh ben! on sait jamais...
Les deux employés de la maison
Boissec SA ont droit aux remerciements de la patronne et
à une deuxième tournée de
café-chauffeur. Par la fenêtre ils peuvent voir
les silhouettes immobiles de leurs deux chevaux attelés
au traîneau et que la neige peu à peu recouvre.
– Dépêchons, sinon on
va plus les retrouver!
Les épais rideaux rouge bordeaux
qui protègent l’entrée s'entrouvrent, les
deux livreurs disparaissent, aspirés par le courant
glacial de la rue, suivis bientôt par les hommes du
triangle et de la maréchaussée.
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