|
|
||||||
|
|
||||||
|
Il a sonné trois…
|
![]() |
|||||
|
|
||||||
|
Chapitre III
foie de poète
e méchant petit coucou de la
Forêt-Noire disposé derrière le comptoir du
Café Romand sort précipitamment de son gîte
pour annoncer les onze, relayé par la crécelle du
temple de Saint-François et le battement du bourdon de
la Cathédrale, plus assourdi qu’à
l’accoutumée, en raison des masses de neige
recouvrant toitures, routes et chemins comme d’un
édredon. Les employés des Tramways Lausannois
s’affairent le long de la voie. Peine perdue. Ce
qu’ils évacuent d’un côté
à grands coups de pelles est aussitôt
comblé par une bise à défriser le
garçon coiffeur le mieux gominé.
Les sursauts météorologiques
n’affectent en rien les habitudes du Poète
Agénor, dont c’est l’heure des
«premières ablutions», soit de
l’apéritif. Il s’y rend aujourd’hui
comme tous les jours de l’année, chaussé de
légers escarpins de ville et vêtu de son
méchant costume de velours noir lisse et brillant sous
les coudes, non d’avoir gratter du papier, toutes les
tables du Café Romand peuvent en témoigner.
Entrée solennelle du Poète
Agénor.
Telle l’aurore aux doigts de rose
enflamme les sommets des montagnes et change les gouttelettes
de rosée en cristaux étincelants, ainsi cette
tête altière illumine soudain les objets familiers
qui se mettent à resplendir et flamboyer de toutes les
teintes du spectre vineux, de l’ambre du Calamin au
rosé d’Œil de Perdrix, du bordeaux des
Châteaux de Ségur au blanc de blanc de Touraine,
et tous les cuivres et tous les cristaux, tous les ors et tous
les argents, cuillères, louches, pochons, sauciers,
soupières et chaudrons de refléter dans leur
cuilleron ou leur panse fraîchement astiquée de la
veille la face rubiconde du Poète Agénor se
frayant un chemin entre les tables.
– Trois décis de Calamin,
s’iouplaît... du Boissec.
Trois décis de Calamin viennent
d’être disposés devant le Poète qui
les fixe de son regard reptilien. Frémissement de la
lèvre inférieure. L’homme se retient.
Impossible d’imaginer le combat que se livrent dans son
arène intérieure les partisans et adversaires de
la maison Boissec. Pas plus que les méchantes
empoignades mettant aux prises sous la voûte de son
crâne pelé le démon de la soif –
queue bifide et pieds fourchus, corps velu ployé sous la
brante débordant du jus de la treille – et
l’ange de l’abstinence en tutu blanc à croix
bleue, portant sur sa tête une cruche pleine d’une
eau acratopège aux multiples vertus. Lutte terrible,
à l’issue longtemps incertaine: l’archange
de la lumière logé dans le lobe supérieur
gauche – l’en-là – terrassera-t-il
l’ange des ténèbres tapi dans les recoins
du lobe supérieur droit – l’en-ça;
écrasera-t-il la bête répugnante dont le
rire sardonique résonne sous la voûte sonore de la
cave?
Quelques minutes s’écoulent,
longues comme des périodes géologiques. Instant
terrible et rare. Un signe imperceptible, connu de la seule
tenancière qui agite sa rousse crinière en signe
de soulagement, fait apparoir de l’issue du combat: le
démon de la soif est en passe de bousculer son
adversaire. Les dernières positions sont brisées,
le drapeau blanc flotte sur la forteresse abandonnée de
ses défenseurs qui prennent la fuite ou se rendent dans
le plus grand désordre.
Alors le Poète Agénor
actionne un bras tremblant comme le jarret du faon dans
l’aube printanière, une main petite et grasse
saisit le verre et, à la faveur d’un arrondi du
coude dessinant une courbe parfaite au centre de cet
espace-temps soudainement en arrêt, le vin ambré,
pétillant de quelques bulles, palpite à hauteur
des lèvres implorantes. Le cœur du monde chavire.
La main parcourue de vibrations hésite
délicieusement. Le Café Romand retient son
souffle. En un seul trait, nuque rejetée en
arrière à la manière des anciens
pasteurs-vignerons au moment sacré de la communion, le
Calamin franchit la barrière poilue de la moustache, se
répand en une nappe humide et fraîche dans la
cavité buccale, atteint la luette transie en
éclaboussant la voûte palatale, caresse en
glougloussant les amygdales desséchées; bruit de
glotte, de cascade, chute vertigineuse dans les parois
stomacales, remous au fond de la panse, convulsion
péristaltique, le message de bienvenue s’affiche
dans le bulbe céphalo-rachidien: l’œil droit
mi-clos s'entrouvre aux trois quarts par incréments de
trois cicéros, de l’antre moustachue monte un
grognement de bête réjouie, clappement de langue,
chuintement de l’air refoulé suivi d’un
borborygme rauque aux modulations savantes rappelant les
antiques mélopées d’Asie mineure.
Claquement du verre sur la table de bois
lisse. Le Poète Agénor lissant sa moustache:
– Mademoiselle, trois de Calamin,
s’iouplaît!
La porte s’ébranle pour
laisser passer un nuage de fumée et de flocons de neige
au sein duquel se meut un jeune homme dont on
n’aperçoit du visage que les lunettes aux verres
épais de catadioptres, emmitouflé dans un large
manteau des armées tzaristes, une écharpe rouge
jetée sur les épaules. Il tire de manière
obsessionnelle sur le mégot jauni d’une cigarette
géante, grossièrement roulée, jetant des
regards inquiets sur les alentours, en quête
d’un quelqu’un. Tous les sens aux aguets, flairant
de la truffe et tâtonnant des doigts, il tombe en
arrêt devant la table ronde proche du comptoir; il a
repéré du bout de son index crasseux une touffe
de poil familière. Le Poète Agénor se
lève solennellement, les deux amis
s’étreignent, l’un à la recherche
d’un bout de peau vierge de pustules, l’autre
manœuvrant dans le dessein d’éviter les poils
drus de la moustache et des rouflaquettes. Le jeune homme,
rouge d’émotion, baise du bout des lèvres
le sommet cucurbitacéen de cette chose rebondie à
la chair saumonée.
– Quelle surprise, Loyal
Kébir, vous ici?
– Je me fais cette surprise tous les
jours, celle de me voir ici, celle de vous y rencontrer!
– C’est un plaisir sans cesse
recommencé!
– Il est pour moi...
– Ah non! pour moi...
– Trêve, faisons une
trêve.
– Que boit-on?
– Que boit-on?
Décochonons-nous un petit verre de blanc!
– Au risque de vous offenser,
j’aimerais commencer par un ballon d’Alger...
Silence. Un silence épais, lourd de
non-dit, de replié sur soi, de dégoût, de
honte. Le jeune homme balbutie:
– Juste pour faire un fond,
maître, une couche de protection sur la muqueuse
stomacale, ensuite je vous accompagne...
– Toi aussi, mon fils, tu me trahis?
Immonde, retourne aux immondices, toi mon
préféré, mon vrai fils par l’esprit,
va-t-en, fuis, disparais de ma présence,
éloigne-toi de ma vue avant que mon bras vengeur ne te
pourfende!
Le jeune homme en larmes et à
genoux, demande grâce, baisant les pointes des
chaussures crottées d’Agénor:
– Pitié, maître, loin
de moi la velléité de vous offenser, de vous
blesser, je plaisantais...
– Vous galégiez, j’en
suis fort aise, par saint Emilion, saint Saphorin et saint
Esthèphe, relève-toi mon brave, quelle mauvaise
querelle! Dans mes bras!
Les deux amis s’étreignent,
pleurant et riant, hoquetant et suffoquant, honteux mais
soulagés, remerciant le Ciel que leur amitié
dangereusement mise en péril triomphe d’une telle
épreuve.
|
![]() |
|||||
|
|
|
|
|
|
|
|