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Jour de grève
12 novembre 1980, Lausanne
La neige fondante dessine des
balzanes
Au fronton des maisons
barbouillées de grisaille.
Il a sonné midi. Sous le
ciel en broussaille,
Par deux, par trois, par cinq, par
dix, par cent, par mille
Se pressent les passants par les
rues de la ville :
Commis impatients de quitter
l’employeur,
Gras fonctionnaires qui
n’attendent que cette heure,
Bureaucrates cravatés,
cadres tyranniques,
Chefs et sous-chefs sifflotant la
même musique
Secrétaires adjoints et
adjoints de secrétaires,
Grands et petits, pauvres et
riches, prolétaires,
Jeunes et vieux, jetés dans
la même mêlée,
Soldats sans unité,
généraux sans armée,
L’estomac aux talons tels
les rats de la fable
A l’heure tant attendue
d’aller se mettre à table.
Il en est ainsi tous les jours de
la semaine
Et nous abrégerons
là cette première scène.
Tout était pour le mieux
dans le meilleur des mondes,
À un seul détail
près qui pût paraître immonde
À l’Helvète
moyen, à ces passants honnêtes
Soucieux d’économiser
l’argent d’une quête :
Les typos là-devant ne
faisaient pas la manche,
Épaule contre
épaule, ils portaient carte blanche
Avec ces simples mots
écrits en lettres grasses :
« Piquet de grève ».
Et les premiers à comprendre
Ces mots vils ignorés de la
Carte du Tendre,
Furent les directeurs de nos
imprimeries
Quand vers midi ils
regagnèrent la sortie.
Dirais-je leur courroux sous leur
masque impassible,
Leurs yeux vengeurs qui
déjà recherchaient la cible ;
Le cri de colère des
maîtres imprimeurs
Qui, de cette grève,
recevaient la primeur ?
Parlons plutôt de cette
confrérie du plomb
Dont les membres unis tenaient
tête aux patrons.
En cinq ans leur métier
avait si bien changé,
Que cinq siècles de plomb,
d’un trait, étaient biffés.
Ils avaient régné
sur ce que nous avons lu,
Maîtres incontestés,
monarques absolus,
Sans craindre la concurrence des
imposteurs,
Tant que dans l’atelier
régna le composteur.
Les typographes avaient chasse
bien gardée,
Les lettres de plomb
étaient toutes syndiquées,
Et sans l’apprentissage de
ce tour de main,
Les hors métier peinaient
au premier cadratin.
Alors pourquoi après tant
d’années sereines,
Des typographes, cette
colère soudaine ?
C’est le progrès !
Oui, c’est lui le mauvais larron,
C’est lui qui mobilise les
soldats du plomb,
Car en dépit des
espérances les plus folles,
Il aura brisé bientôt
leur quasi-monopole.
Déjà les ateliers
ont tous changé de mine
Et vous n’y trouvez plus ces
antiques machines,
Linos et fondeuses gisent à
la ferraille
Avec leurs magasins et tout leur
attirail,
Plus de marbre; chassis;
brucelles, typomètres,
Jusqu’au vieux cicéro
vaincu par millimètre,
Tout cela balayé, pris dans
la débandade,
Sans le, moindre combat, sans la
moindre embuscade ?
Il était temps d’agir
et d’aller jusqu’au bout,
De réveiller les
tièdes et de fouetter les mous,
De brandir au besoin la
grève nationale,
Afin de contenir l’arrogance
patronale.
Depuis longtemps tintait la
sonnette d’alarme ;
Aujourd’hui elle sonne au
milieu du vacarme.
Licenciements et retraites
anticipées,
Recyclage hâtif et
tâches morcelées,
Restructuration et
déqualification,
Le vieux métier vendu aux
autres professions,
Voilà le lourd tribut, la
rançon du progrès,
La lie, que les travailleurs
buvaient à grands traits,
Tandis que les patrons
bénissaient ces systèmes
Aptes à remplacer les
typographes mêmes,
Qu’ils caressaient des yeux
l’ordinateur complice,
Supputant déjà les
solides bénéfices,
Les gens du syndicat enfin se
décidèrent,
En hâte, à
déterrer la hache de la guerre.
Et ce fut dans un bel élan
confraternel
Qu’hommes, femmes,
auxiliaires, professionnels,
Montrant pour la première
fois un front uni,
Invitèrent
l’employeur à payer le prix
De cette fabuleuse
évolution technique ;
Il importait aux pros de
l’industrie graphique
De se réserver en droit les
tâches nouvelles
Aux partisans de
l’égalité mâle-femelle
– Dont personne ne conteste
le bon principe –
Un SMIG à deux mille, le
même pour les types.
Or les patrons muets ne faisaient
aucun geste,
Il fallait les décider
à lâcher du lest.
Mais faites donc boire un
âne qui n’a pas soif
Un âne irascible et qui a
peur qu’on n’ le coiffe !
Après six mois
d’efforts, comme il ne buvait rien,
Il fallut recourir aux ultimes
moyens :
C’est bien ce que pensaient
les typos du canton
réunis ce jour, salle des
Vingt-Trois Cantons.
Ils étaient des centaines,
et pas loin d’un millier,
Ils avaient tous en chœur
déserté l’atelier,
Opérateurs, clicheurs,
monteurs, rotativistes,
Sans-grades, du premier au dernier
des lampistes,
Venus de la Centrale ou de la
Concorde,
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De la rue de Genève ou des
hauts de la Borde,
De Couchoud, de chez Bron, ou bien
des Populaires,
Ils répondaient
présents, unis comme des frères.
La musique était belle, le
chœur à l’unisson,
A l’exception pourtant de
quelque faux-bourdons :
Ainsi à Cossonay et aux
Arts et Métiers
Les collègues
n’avaient quasi pas débrayé.
Mais le point le plus noir, le
cheveu dans la soupe,
Le vinaigre qui troublait le vin
de la coupe,
C’était les
Réunies : le jaune des placards
Ou alors les néons et leur
éclat blafard
Avaient si bien déteint sur
tous les travailleurs,
Qu’une moitié
d’entre eux étaient frères de
couleur.
Ôtés les chefs
tigrés, disciples de Ruckstuhl,
Qui s’excusaient
d’avoir le cul entre deux Stuhl,
Et sans compter ceux qui jaunirent
en une heure,
Typos jusqu’à midi,
et le soir rédacteurs,
Il restait tout de même
quelques visages pales
Allergiques à la cuisine
patronale.
Était-ce pour châtier
les infâmes gloutons,
Les briseurs de grève, les
faux frères, les matons,
Etait-ce sa grandeur qui attirait
la foudre,
Ses menaces mirent-elles le feu
aux poudres,
L’orgueilleuse Tour
était devenue la cible
Des fils de Gutenberg,
blessés et irascibles.
Et c’est par centaines que
le soir ils se pressèrent,
Malgré le froid, au pied de
cette tour de verre,
Pour tenter de saisir «
Tribune » et « 24 Heures »,
Dont ils étaient les
très impénitents lecteurs.
Bien entendu, la vue d’un
seul attroupement
Alerte les voisins, intrigue les
passants.
Certains, supputant qu’on
devait faire la fête,
Débouchaient des bouteilles
et criaient à tue-tête.
D’autres, alertés par
les amis politiques,
Prenaient un bain de foule
électoralistique,
Tel ce futur conseiller
d’État socialiste,
Tout ému de serrer la main
de vrais grévistes.
Les gens de la Ligue, eux,
travailleurs de CEDIPS,
Ne s’étaient pas
déplacés pour vendre des chips.
Leurs entrechats évoquaient
la danse du scalp
Plutôt que du Béjart
ou un jour de désalpe.
Comme c’est écrit
dans l’évangile rouge et noir,
Il était arrivé, il
était là le Grand Soir,
Où le peuple vengeur
s’empare des médias,
Relave son honneur en purgeant ses
ténias.
Mais la bise sifflante et les
doigts déjà roides
Aidaient les exaltés
à garder tête froide .
Car les rotatives tournaient avec
fracas,
Et les journaux,
déjà, faisaient des petits tas.
Les chefs souriaient, au chaud
derrière la vitre,
Invitant tous les jaunes à
partager un litre.
Mais même si le papier
était barbouillé d’encre,
Les camions
prêts-chargés ne pouvaient lever
l’ancre,
Leurs bâches bien tendues
claquant comme des voiles,
peinaient à soulever leur
poids vers les étoiles…
Les voitures cossues, des
grévistes sans doute,
Y bloquaient les issues, en
travers de la route.
Ni la vue des cadres sortis de
leurs gonds,
Ni les barbouzes qui criaient :
« Bande de cons »,
Ne changèrent le cours de
ce jeu plutôt rosse,
Les typos sur leurs gardes ne
lâchaient pas l’os.
Et lorsque les agents de la force
publique
Dégagèrent la route
à l’aide de leurs crics,
Une centaine de gars se mirent sur
leur cul,
A quelques pas devant les roues
des véhicules.
Gageons que leur entrain et leur
abnégation
Leur valurent des points devant la
direction,
Car ils restèrent
jusqu’au lendemain matin,
Sans mollir et sans reculer
d’un cadratin.
La morale appartient de droit
à nos patrons,
Qui nous la dispensent sans
ménager leurs ronds.
L’un d’eux,
maître après Dieu et après
Lamunière
Manqua cette fois-ci
l’occasion de se taire :
« Il n’est plus
personne qui ne le sache aujourd’hui,
L’éphémère
journal, mon Dieu, n’est qu’un produit.
Un produit comme un autre et qui
plaise au lecteur »,
Pérorait le
polygraphe-administrateur.
Mais la grève survint,
changement de décor,
On lui donne de la boue, et il en
fait de l’or :
Par un prompt miracle sa plume a
changé de style,
Et le journal n’est plus un
de ces produits vils,
Non ! Maintenant v’là
qu’il trône sur un piédestal,
Symbole permanent du Juste et du
Légal :
24 Heures se proclame au service du public,
Comme l’eau et le gaz, le
courant électrique.
Aujourd’hui les Vaudois
connaissent un droit de plus,
Les uns celui de lire, les autres
d’être lus.
Sonnez, cloches sonnez ! On a
peine à le croire,
Notre grand Carnassier
n’a-t-il plus de mémoire ?
Un piquet de grève
Note
Il s’agit de la grève
nationale des typos décrétée par
le SLP, plus ou moins bien suivie selon les sections.
À Lausanne, elle fut particulièrement
dure, en raison de l’occupation 24 h sur 24 h des
alentours des bâtiments d’Edipresse par les
grévistes, qui organisèrent un sitting
pour bloquer les camions de livraison. Quelques jours
plus tard les négociations reprenaient et un
compromis satisfaisant les deux parties fut
trouvé.
À ce moment Marc
Lamunière était
président-directeur général
d’Édipresse, Marcel-André Pasche,
administrateur. Pour la compréhension de la
conclusion de cette évocation, rappelons que ce
dernier avait été pris pour cible par un
ombrageux journaliste-écrivain de la
rédaction de 24
Heures, qui lui
«dédia» un livre pamphlet, Mémoires d’un carnassier…
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