Pièces de circonstance
Monsieur Chevallaz, Président de la Confédération et sa famille
Pièces de circonstance

A droite, l’avis mortuaire paru dans le journal des grévistes annonçant la fin de la paix du travail.

C’était il y a 27 ans…
Jour de grève


12 novembre 1980, Lausanne
La neige fondante dessine des balzanes
Au fronton des maisons barbouillées de grisaille.
Il a sonné midi. Sous le ciel en broussaille,
Par deux, par trois, par cinq, par dix, par cent, par mille
Se pressent les passants par les rues de la ville :
Commis impatients de quitter l’employeur,
Gras fonctionnaires qui n’attendent que cette heure,
Bureaucrates cravatés, cadres tyranniques,
Chefs et sous-chefs sifflotant la même musique
Secrétaires adjoints et adjoints de secrétaires,
Grands et petits, pauvres et riches, prolétaires,
Jeunes et vieux, jetés dans la même mêlée,
Soldats sans unité, généraux sans armée,
L’estomac aux talons tels les rats de la fable
A l’heure tant attendue d’aller se mettre à table.
Il en est ainsi tous les jours de la semaine
Et nous abrégerons là cette première scène.

Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes,
À un seul détail près qui pût paraître immonde
À l’Helvète moyen, à ces passants honnêtes
Soucieux d’économiser l’argent d’une quête :
Les typos là-devant ne faisaient pas la manche,
Épaule contre épaule, ils portaient carte blanche
Avec ces simples mots écrits en lettres grasses :
« Piquet de grève ». Et les premiers à comprendre
Ces mots vils ignorés de la Carte du Tendre,
Furent les directeurs de nos imprimeries
Quand vers midi ils regagnèrent la sortie.
Dirais-je leur courroux sous leur masque impassible,
Leurs yeux vengeurs qui déjà recherchaient la cible ;
Le cri de colère des maîtres imprimeurs
Qui, de cette grève, recevaient la primeur ?

Parlons plutôt de cette confrérie du plomb
Dont les membres unis tenaient tête aux patrons.
En cinq ans leur métier avait si bien changé,
Que cinq siècles de plomb, d’un trait, étaient biffés.
Ils avaient régné sur ce que nous avons lu,
Maîtres incontestés, monarques absolus,
Sans craindre la concurrence des imposteurs,
Tant que dans l’atelier régna le composteur.
Les typographes avaient chasse bien gardée,
Les lettres de plomb étaient toutes syndiquées,
Et sans l’apprentissage de ce tour de main,
Les hors métier peinaient au premier cadratin.
Alors pourquoi après tant d’années sereines,
Des typographes, cette colère soudaine ?
C’est le progrès ! Oui, c’est lui le mauvais larron,
C’est lui qui mobilise les soldats du plomb,
Car en dépit des espérances les plus folles,
Il aura brisé bientôt leur quasi-monopole.
Déjà les ateliers ont tous changé de mine
Et vous n’y trouvez plus ces antiques machines,
Linos et fondeuses gisent à la ferraille
Avec leurs magasins et tout leur attirail,
Plus de marbre;  chassis; brucelles, typomètres,
Jusqu’au vieux cicéro vaincu par millimètre,
Tout cela balayé, pris dans la débandade,
Sans le, moindre combat, sans la moindre embuscade ?

Il était temps d’agir et d’aller jusqu’au bout,
De réveiller les tièdes et de fouetter les mous,
De brandir au besoin la grève nationale,
Afin de contenir l’arrogance patronale.
Depuis longtemps tintait la sonnette d’alarme ;
Aujourd’hui elle sonne au milieu du vacarme.
Licenciements et retraites anticipées,
Recyclage hâtif et tâches morcelées,
Restructuration et déqualification,
Le vieux métier vendu aux autres professions,
Voilà le lourd tribut, la rançon du progrès,
La lie, que les travailleurs buvaient à grands traits,
Tandis que les patrons bénissaient ces systèmes
Aptes à remplacer les typographes mêmes,
Qu’ils caressaient des yeux l’ordinateur complice,
Supputant déjà les solides bénéfices,
Les gens du syndicat enfin se décidèrent,
En hâte, à déterrer la hache de la guerre.
Et ce fut dans un bel élan confraternel
Qu’hommes, femmes, auxiliaires, professionnels,
Montrant pour la première fois un front uni,
Invitèrent l’employeur à payer le prix
De cette fabuleuse évolution technique ;
Il importait aux pros de l’industrie graphique
De se réserver en droit les tâches nouvelles
Aux partisans de l’égalité mâle-femelle
– Dont personne ne conteste le bon principe –
Un SMIG à deux mille, le même pour les types.

Or les patrons muets ne faisaient aucun geste,
Il fallait les décider à lâcher du lest.
Mais faites donc boire un âne qui n’a pas soif
Un âne irascible et qui a peur qu’on n’ le coiffe !
Après six mois d’efforts, comme il ne buvait rien,
Il fallut recourir aux ultimes moyens :
C’est bien ce que pensaient les typos du canton
réunis ce jour, salle des Vingt-Trois Cantons.
Ils étaient des centaines, et pas loin d’un millier,
Ils avaient tous en chœur déserté l’atelier,
Opérateurs, clicheurs, monteurs, rotativistes,
Sans-grades, du premier au dernier des lampistes,
Venus de la Centrale ou de la Concorde,
De la rue de Genève ou des hauts de la Borde,
De Couchoud, de chez Bron, ou bien des Populaires,
Ils répondaient présents, unis comme des frères.
La musique était belle, le chœur à l’unisson,
A l’exception pourtant de quelque faux-bourdons :
Ainsi à Cossonay et aux Arts et Métiers
Les collègues n’avaient quasi pas débrayé.
Mais le point le plus noir, le cheveu dans la soupe,
Le vinaigre qui troublait le vin de la coupe,
C’était les Réunies : le jaune des placards
Ou alors les néons et leur éclat blafard
Avaient si bien déteint sur tous les travailleurs,
Qu’une moitié d’entre eux étaient frères de couleur.
Ôtés les chefs tigrés, disciples de Ruckstuhl,
Qui s’excusaient d’avoir le cul entre deux Stuhl,
Et sans compter ceux qui jaunirent en une heure,
Typos jusqu’à midi, et le soir rédacteurs,
Il restait tout de même quelques visages pales
Allergiques à la cuisine patronale.
Était-ce pour châtier les infâmes gloutons,
Les briseurs de grève, les faux frères, les matons,
Etait-ce sa grandeur qui attirait la foudre,
Ses menaces mirent-elles le feu aux poudres,
L’orgueilleuse Tour était devenue la cible
Des fils de Gutenberg, blessés et irascibles.
Et c’est par centaines que le soir ils se pressèrent,
Malgré le froid, au pied de cette tour de verre,
Pour tenter de saisir « Tribune » et « 24 Heures »,
Dont ils étaient les très impénitents lecteurs.
Bien entendu, la vue d’un seul attroupement
Alerte les voisins, intrigue les passants.
Certains, supputant qu’on devait faire la fête,
Débouchaient des bouteilles et criaient à tue-tête.
D’autres, alertés par les amis politiques,
Prenaient un bain de foule électoralistique,
Tel ce futur conseiller d’État socialiste,
Tout ému de serrer la main de vrais grévistes.
Les gens de la Ligue, eux, travailleurs de CEDIPS,
Ne s’étaient pas déplacés pour vendre des chips.
Leurs entrechats évoquaient la danse du scalp
Plutôt que du Béjart ou un jour de désalpe.
Comme c’est écrit dans l’évangile rouge et noir,
Il était arrivé, il était là le Grand Soir,
Où le peuple vengeur s’empare des médias,
Relave son honneur en purgeant ses ténias.

Mais la bise sifflante et les doigts déjà roides
Aidaient les exaltés à garder tête froide .
Car les rotatives tournaient avec fracas,
Et les journaux, déjà, faisaient des petits tas.
Les chefs souriaient, au chaud derrière la vitre,
Invitant tous les jaunes à partager un litre.
Mais même si le papier était barbouillé d’encre,
Les camions prêts-chargés ne pouvaient lever l’ancre,
Leurs bâches bien tendues claquant comme des voiles,
peinaient à soulever leur poids vers les étoiles…
Les voitures cossues, des grévistes sans doute,
Y bloquaient les issues, en travers de la route.
Ni la vue des cadres sortis de leurs gonds,
Ni les barbouzes qui criaient : « Bande de cons »,
Ne changèrent le cours de ce jeu plutôt rosse,
Les typos sur leurs gardes ne lâchaient pas l’os.
Et lorsque les agents de la force publique
Dégagèrent la route à l’aide de leurs crics,
Une centaine de gars se mirent sur leur cul,
A quelques pas devant les roues des véhicules.
Gageons que leur entrain et leur abnégation
Leur valurent des points devant la direction,
Car ils restèrent jusqu’au lendemain matin,
Sans mollir et sans reculer d’un cadratin.

La morale appartient de droit à nos patrons,
Qui nous la dispensent sans ménager leurs ronds.
L’un d’eux, maître après Dieu et après Lamunière
Manqua cette fois-ci l’occasion de se taire :
« Il n’est plus personne qui ne le sache aujourd’hui,
L’éphémère journal, mon Dieu, n’est qu’un produit.
Un produit comme un autre et qui plaise au lecteur »,
Pérorait le polygraphe-administrateur.
Mais la grève survint, changement de décor,
On lui donne de la boue, et il en fait de l’or :
Par un prompt miracle sa plume a changé de style,
Et le journal n’est plus un de ces produits vils,
Non ! Maintenant v’là qu’il trône sur un piédestal,
Symbole permanent du Juste et du Légal :
24 Heures se proclame au service du public,
Comme l’eau et le gaz, le courant électrique.
Aujourd’hui les Vaudois connaissent un droit de plus,
Les uns celui de lire, les autres d’être lus.
Sonnez, cloches sonnez ! On a peine à le croire,
Notre grand Carnassier n’a-t-il plus de mémoire ?

Un piquet de grève

Note
Il s’agit de la grève nationale des typos décrétée par le SLP, plus ou moins bien suivie selon les sections. À Lausanne, elle fut particulièrement dure, en raison de l’occupation 24 h sur 24 h des alentours des bâtiments d’Edipresse par les grévistes, qui organisèrent un sitting pour bloquer les camions de livraison. Quelques jours plus tard les négociations reprenaient et un compromis satisfaisant les deux parties fut trouvé.
À ce moment Marc Lamunière était président-directeur général d’Édipresse, Marcel-André Pasche, administrateur. Pour la compréhension de la conclusion de cette évocation, rappelons que ce dernier avait été pris pour cible par un ombrageux journaliste-écrivain de la rédaction de 24 Heures, qui lui «dédia» un livre pamphlet, Mémoires d’un carnassier